J’ai cette image de cet endroit en Bretagne, une petite plage cachée en bas de falaises escarpées, où les bateaux sont amarrés à des troncs d’arbres plantés dans le sable. Ces troncs comme des pieux sont faits d’un bois sans âge et pourtant ils sont là, semblent pourris, vieux, en fin de vie, ils sont là et seront là probablement après notre mort. Qu’est-ce qui fait leur force, leur longévité ? La matière dont ils sont faits, comment ils se sont faits, se sont épaissis, transformés, comment ils ont fait d’éléments a priori hostiles – le sable et l’eau salée – une source de force et d’alchimie.
La matière dont nous sommes faits. Où voulons-nous être, dans quelle position, devant-derrière, à côté de qui ? Quelle est notre consistance ? Quelles marques ont laissé la vie, les coups, les sécheresses, les cassures, les changements de cap et de températures ? Comment avons-nous cicatrisé, comment nous sommes-nous réparés, tordus ou redressés ? Quelle mémoire avons-nous des jeunes pousses que nous avons été ? Jeune arbre dans un pré, une forêt, jeune arbre entouré de ses pairs et protégé par leur ombre, leurs racines guérisseuses ou jeune arbre né d’une graine oubliée et féconde, entre deux murs de béton, en pleine ville, indésiré, improbable, jeune arbre vigoureux ou chétif ?
Notre matière, notre bois, sera-t-il de ceux qui sont utiles, ont un usage, servent une communauté ou des individus ? Sera-t-il de ceux dont on fait les cabanes, les refuges, les ancrages comme sur cette plage ? Sera-t-il de ceux dont d’autres auront envie de prendre soin, de préserver ? Notre bois sera-t-il de ceux qui s’enflamment et s’envolent avec les fétus de pailles incandescents, sans chercher à résister, heureux de brûler d’une flamme vive et fulgurante, de celles qui laisse une tâche de lumière persistante dans la rétine ? Serons-nous de ce bois que l’on range dans un bûcher en imaginant l’hiver, que l’on formate, tronçonne, fend à la bonne dimension, celle de la case cheminée – chair à chaudière – sacrifié pour la bonne cause ? Serons-nous de ce bois si dense qu’il ne ressent pas le feu, que rien n’altère ? Serons-nous de ce bois sauvage s’accrochant à flanc de montagne, retenant notre sol, nos cailloux, notre terre ? Serons-nous de ce bois marqueté, ciselé, verni, sculpté, précieux ? Serons-nous objet, outil, matériau, ornement, paysage, univers ? Quelle sera notre essence, notre teinte ? En quoi serons-nous semblables ou singuliers ? Vers quelle source de lumière choisirons-nous de nous diriger, de nous ériger ? Qui seront nos hôtes, nos parasites, nos habitants ?
Je frotte une allumette et je la regarde se consumer. Parabole facile de ce qui peut illustrer une vie. J’imagine mon arbre, je grimpe aux branches, il craque, ici de la mousse, là un nid. Je tiens en équilibre, je touche du bois.
Photo de Tim Mossholder from unsplash
J’ai toujours rêvé en regardant un arbre.
J’imaginais tous les ans traversés, toutes les époques de guerre ou de paix où ses ramures ont caché tous ces amours
Alors dans sa matière et ses nœuds il a gardé la mémoire de l’Homme
Aujourd’hui la matière est souvent reconstituée ou imitée. Point d’odeur de scuire mais matière chimique obscure…
Et pourtant le bois, cette matière est notre chair et son écorce notre peau… Alors retrouvons nos racines, nourrissons nous de cette sève de Vie… Alors quelque soit notre race, notre origine ou notre essence brûlons comme cette allumette et partageons cette chaleur, cette Vie et protégeons les jeunes pousses avec notre ramure
Matière, source de Vie…..