Faire bouger les lignes, initier le changement.

Pour une entreprise, comme pour un individu, il est parfois question de changer ou de disparaître, évoluer ou être absorbé, dissout, englouti dans un groupe. Trop résister, comme changer trop brusquement, peut être contreproductif. On peut être mangé même en se battant vaillamment.

Je pense à la chèvre de Monsieur Seguin dont l’histoire peut être une ode au courage, peut être également une histoire d’entêtement, un voyage vers le destin, vers sa propre fin. Aller au front avec ses illusions et sa fourrure blanche, sans préparation, avec comme unique référence l’herbe verte de son pré carré. Ignorer le danger, par défi, pour la beauté du geste, pour la noblesse, pour quelques secondes. Grisantes, fulgurantes. Un shoot de liberté, à n’importe quel prix. La fuite du petit enclos, la fuite qui devient le but, rien d’autre n’importe – ne plus être là, ne plus vivre ça – n’importe quoi plutôt que ce qui est connu, enfermant. Un n’importe quoi qui monte à la tête, qui coupe la réflexion, qui libère les jambes et fait battre le cœur. La petite chèvre court, vole presque.

Elle aurait pu apprendre de son loup : quelles sont ses habitudes, ses goûts, ses manières, son territoire ? Peut-être aurait-elle pu cohabiter avec lui, en étant vigilante tout en restant libre. Mais elle semble appelée vers lui, elle semble l’appeler, comme si sa course folle dans la montagne devait être punie, pour donner l’exemple, pour la morale de l’histoire. Comme si l’insoumission, la désobéissance devaient forcement avoir une issue tragique. La petite chèvre était bien seule et innocente, naïve, bien trop habitée par sa révolte au point d’être aveuglée, d’être coupée de ses ressources qui auraient pu la sauver.

La colère sauve.

La colère tue.

Selon ce que l’on en fait, selon comment elle se diffuse en nous, selon ce qu’elle envahit, possède, rend inopérant. La colère sauve quand elle nous donne le déclic, le courage, quand elle initie le mouvement, quand elle insuffle un changement de direction, quand elle sort de l’inertie, de la résignation, de l’obéissance à la conformité ou à la médiocrité qui nous éteint. La colère tue quand elle paralyse toutes nos capacités, quand elle emprisonne notre clairvoyance, notre créativité, notre confiance.

De la révolte ou de l’obéissance tout est question de mesure. Où mettons-nous le curseur ? Où sommes-nous dans le confort, adaptés, intégrés, entourés, reconnus, inclus, protégés ? Où sommes-nous exposés, stigmatisés, évincés, exclus, bannis ? Où sommes-nous instruits, acculturés, où sommes-nous endormis, conditionnés ? Où sommes-nous libres de penser, d’agir ? Où sommes-nous des êtres en fuite, errant vers le hasard, le danger sans autre défense que notre refus, notre révolte, sans autre compagnie que notre colère qui nous conditionne à sa manière, nous obsède, nous rend sourds, hurle et se fiche bien de notre harmonie, de nos besoins, des solutions alternatives ? Elle crie, elle court, elle casse. Les illusions, les barrières, les liens.

Ce qui nous construit, ce qui nous détruit, ce qui nous relie, ce qui nous entrave. Le curseur bouge tout au long de notre vie. La liberté est sur notre balance personnelle, elle est subtile, elle est changeante, elle est exigeante.

Se sentir libre, agir en être libre, être libre, c’est choisir, se couper de, aller vers, construire, renoncer sans se résigner, c’est la choisir, c’est se choisir. Avec courage, discernement et détermination. La liberté n’est pas pour moi une religion, une pulsion, une ambition. C’est un art. Tout comme vivre est un art, l’art de vivre c’est l’art d’être libre.

Photo de Sergiu Valena pour unsplash

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