J’ai rêvé de la meute. Celle à laquelle j’appartenais. Les blessures sont vives, celles faites par cette histoire qui est la mienne, alors que je faisais partie d’un groupe.
Je suis l’animal défaillant, celui qui ne correspond pas aux critères du mâle dominant. Je dois quitter le groupe après m’être pris des coups de griffes, des morsures, après avoir tenté de prendre ma place, celle qui était juste pour moi. Je dois partir, vivre ailleurs, une vie dans d’autres groupes ou sans groupe. La meute a laissé son empreinte, une trace dans la poussière, une trace de sang, une cicatrice, la blessure de rejet, de la rébellion contre le conformisme totalitaire.
Quand le vieux mâle alpha a commencé à décliner, celui plus jeune qui rongeait son frein depuis tant d’années s’est manifesté. Il a d’abord enterré le vieux mâle dignement, lui a rendu les honneurs, a affirmé sa respectabilité devant la société réunie ce jour-là. Puis il a délaissé la vieille lionne, il a entraîné les jeunes et le gros de la troupe, a défendu ardemment son territoire, a exclu les récalcitrants et a abandonné la lionne. Il est le nouveau chef, celui dont on ne conteste pas l’autorité.
Je me retrouve loin de ma terre d’origine, avec la vieille lionne à portée d’horizon, enfin pas trop près parce qu’elle est blessée. Elle est devenue méfiante, un peu méchante, elle ne guérit pas de sa blessure, elle est profonde. Elle vit avec le souvenir de la protection de l’ancien chef mâle, avec qui elle avait fondé le groupe, il y a de cela bien longtemps. Deux générations. Elle se souvient de ses petits comme de jeunes sauvageons en pleine santé, en devenir. Elle ne se doutait pas de cette issue. Elle se pensait animal alpha, celui qui est respecté, celui qui soude le groupe. Elle n’était pas cette lettre, elle était co-fondatrice, congénère, elle n’avait pas les hormones, les attributs, les comportements qui établissent les limites claires, qui forcent le respect, qui donne le ton de la loi, ici, sur ce territoire qu’elle pensait aussi le sien. Elle ne pensait pas être rejetée par les membres de sa portée. La loyauté animale est asservie à la taille des cornes, à la régularité des rayures sur un pelage ou à la puissance agressive d’une crinière plus fournie.
Le mâle alpha en devenir a tout à prouver, à démontrer. Il doit convaincre, se convaincre qu’il est le plus fort et que son destin l’appelle à régner sur son monde qu’il doit conquérir, convaincre les autres membres du groupe, attendre l’opportunité, prendre le pouvoir. Il y a des individus plus ou moins agressifs, chacun son style. Le vieux lion n’avait pas eu besoin d’être agressif, il avait fait ce qu’il fallait, économisait sa colère mais jamais son attention aux autres ni sa présence au monde. Il n’a jamais douté de sa place, n’a jamais cherché à prendre celle d’un autre. Il est devenu le lion sur un territoire qui était disponible, il n’a pas eu à le disputer. Il a bien dû le défendre de temps en temps contre les inopportuns. Il a fait ce qu’il fallait, la juste mesure pour protéger sa famille.
Aujourd’hui mon clan est une meute divisée sur un territoire contesté, bataillé. La mort du vieux lion a bousculé l’équilibre, les rôles ont été redistribués, les intentions belliqueuses des uns dévoilées, les faiblesses des autres démasquées. De nouvelles allégeances se sont faites et la vieille lionne est restée seule. Elle n’a pas encore libéré le territoire si convoité, sa part sera plus tard repartagée, reconquise.
La vieille lionne est fatiguée, elle est blessée. Elle survit, elle résiste aux affronts passés. Elle se sent désarmée, elle ne sait plus, elle n’a pas su, elle n’a pas compris ou trop bien. Elle se sent oubliée. Elle est souvent le soir allongée seule sous un arbre maigre quand le soleil se couche. Elle regarde passer un lézard, ils s’observent en silence. Elle regarde passer au loin les grands troupeaux, elle sent la terre vibrer à leur passage. Elle entend parfois les cris de son ancienne langue, celle de ses congénères. Les entend-elle ou les rêve-t-elle ? Ils sont si lointains, comme des souvenirs, ils ne s’adressent pas à elle, ne la concernent pas. La vieille lionne est tranquille, elle économise ses mouvements. Le soleil descend à l’horizon, la chaleur décline. Bientôt elle lèchera son pelage usé. Elle accueillera la nuit avec des gestes mesurés et rituels.
La lionne sait.
La lionne saigne.
La lionne pleure.
La lionne les aime encore.
Tout juste magnifique
Rien à rajouter sur la cruauté de la bête qui est soit disant cet Homme civilisé…
Très poignante allégorie de l’abandon et de la solitude. Qui ne se souvient pas d’où il vient ne vivra jamais en paix avec lui-même et avec les autres. Ce serait tant pis pour lui s’il ne semait le malheur. Qui peut l’arrêter ?
« Animal défaillant » aux yeux de la meute dis-tu ? Non, tu es celle qui démasque et tu peux en être fière, même si cela s’accompagne de beaucoup de tristesse.