Aujourd’hui j’ai le vertige. Je réagis aux nouvelles d’hier et du jour, aux transformations du monde, de mon monde. Où est mon avenir ? Comment est-il ? Cet avenir si improbable parfois effrayant, incertain et mystérieux. Et que devient mon histoire au fur et à mesure qu’elle se déroule ? Ce temps apprivoisé, cet inconnu, ce saut dans le vide qui est une suite de pas en avant – sur le côté – en arrière – en dessous. Comme si mes pas faisaient le tour de la planète, mon tour de ma planète.
Je conquière mon espace, passe au-dessus, explore les sous-sols, les terres vierges. Une colonisatrice parfois bienveillante et curieuse, parfois avide et pressée, parfois en guerre contre moi-même ou contre le monde entier. J’ai plusieurs fois découvert mon Amérique, je me suis perdue dans des déserts ou dans des villes bruyantes. J’ai embarqué sur des navires peu sûrs, sur des mers hostiles. Je me suis endormie sur des lauriers ou entre des bras amis ou amoureux. Ma planète ne cesse de renouveler son énergie, de s’ouvrir sur de nouvelles dimensions, d’autoriser de nouveaux territoires. Je découvre des ressources autant que j’en gâche, je surexploite des mines, prospecte ailleurs, je transforme mes paysages. Je laisse des jachères, balise des sentiers et trace des routes. Parfois, rarement, je mets des panneaux pour qui sait lire et veut me suivre.
Ma planète est comme la Terre : un espace de paradoxe, immense et minuscule, connue et inexplorée, riche et sans valeur marchande, peuplée et déserte, accueillante et hostile. Tout et son contraire. En équilibre, fragile, instable, parfois indéchiffrable, infranchissable, pour les autres et pour moi-même. Elle a son éco système, ses interactions, ses ministères, ses diplomaties. Elle gère ses relations extérieures avec les autres planètes, elle est satellite, elle a des satellites, elle attire par gravité, elle repousse par magnétisme contraire. Ses mouvements n’appartiennent qu’à elle. Elle a sa logique et sa folie. Elle est physique, scientifique, biologique, biodynamique. Elle est cosmique, comique, magique, fantaisiste. Elle connaît les langages communs, les ignore parfois, en invente d’autres qui ne parlent qu’à elle. Elle est un point minuscule dans le ciel, elle fait partie d’un système, d’une société de planètes. Elle puise sa force et son mouvement dans le mouvement général du monde, elle a sa place dans le cosmos, elle donne son la, même s’il lui semble parfois ténu, même s’il est inaudible. Elle participe au son du monde, à la musique des ciels étoilés.
Elle est mon ancrage, mon refuge, ma maison. Elle est mon défi, mon aventure, ma météorite. Elle est ma première matière et ma matière première. Elle est matière et antimatière, plate, ronde, multiforme. Elle tourne sur elle-même et avec les autres, elle danse avec les autres, elle rebondit, s’éloigne, s’approche.
Elle est mon monde, mon espace vital, d’hier et d’aujourd’hui. Elle se balade dans le temps comme une mouche sur un cheval.
Elle tient dans une main (celle de Dieu ?) et n’est pas préhensible.
Elle a tout en elle, elle n’est rien sans vous.
Photo Greg Rakozy pour unsplash