Notre manière d’être au monde est très liée à la manière dont nous acceptons, dont nous montrons aux autres et à soi-même nos émotions.
Gérer ses émotions, tout un programme ! Cette expression revient souvent en entreprise, comme si c’était une compétence à part entière. Et si la question était d’abord de sentir ses émotions, les détecter, les nommer, d’abord pour soi, leur accorder leur juste place. Il est illusoire de les voir disparaître, de les contrôler, de les catégoriser :
toi tu es une bonne émotion et toi tu es une mauvaise émotion.
On ne demande pas à la pluie si elle est positive ou négative, elle est là, même si parfois elle semble ne pas tomber au bon moment, au bon endroit, en quantité suffisante ou raisonnable. Et pour rester dans la métaphore, la question est : que fait-on de cette pluie ? Comment l’accueillons-nous ? Dansons-nous sous la pluie ? Construisons-nous des réservoirs, des canaux de dérivation, continuons-nous de construire en zone inondables en ignorant les crues centenaires, cultivons-nous des plantes tropicales en plein désert ?
Une de ces émotions qui semblent le plus souvent nous inonder, de celles chargées négativement a priori est la tristesse.
Aujourd’hui je suis triste, d’une tristesse profonde, millénaire.
Ma tristesse m’enveloppe, jusqu’à parfois presque m’étouffer ou me paralyser. Ma tristesse est singulière, elle s’exprime en moi et pour moi seule, elle est le fruit de mon histoire personnelle. Elle se manifeste par des mots qui ne parlent qu’à moi, par des images, par des respirations, des rêves, par des musiques. Ma tristesse est à son aise dans ma caverne souterraine, celle où est peinte ma peine, mon chagrin, mon désarroi, mon impuissance, mon désespoir, mes regrets, mes certitudes et croyances malmenées, mes remords, ma culpabilité, comme autant de peintures rupestres conservées intactes et tenues secrètes.
Ma tristesse me sort du monde autant qu’elle me relie au monde.
Ma tristesse est universelle, elle se mêle à toutes les tristesses du monde. Tout le monde a perdu quelqu’un*, tout le monde un jour s’est senti impuissant, coupable, désespéré, rejeté.
Ma tristesse appelle celle des autres, appelle leur empathie, leur compassion, leur demande de prendre soin de moi, de me protéger, de me préserver, de respecter cet espace qui me sépare du monde heureux. Elle leur demande de tenir secrète l’entrée de la grotte aux peintures belles et sombres**.
Ma tristesse est belle, ou du moins elle me permet d’accéder à une forme de beauté. Elle ne reste jamais en surface, je ne parle pas de la mélancolie, du spleen, de la nostalgie.
Ma tristesse nage en eaux profondes, elle est l’apnéiste qui disparait dans l’obscurité, qui vit, avant de remonter, ce que lui seul peut vivre, voir, sentir, écouter. Elle me touche au cœur, dans le muscle, dans les os, dans mes organes, elle m’emmène dans un voyage dont j’ai parfois peur de ne pas revenir, où je peux avoir la tentation de me laisser couler, de laisser mes poumons se comprimer, mon sang s’immobiliser, ma respiration s’oublier. Une ivresse des profondeurs. De cette ivresse qui peut être créatrice. La beauté là où on ne l’attend pas. La tristesse qui sublime la beauté, la beauté qui sauve la tristesse.
Ma tristesse est utile. Elle me renouvelle, me réapprend la valeur de la joie, de l’élan, de l’amour.
Ma tristesse est élégante, elle laisse passer la lumière, elle me laisse allumer une bougie, elle me permet de demander de l’aide, du temps ou de l’amour. Elle laisse revenir le souvenir des jours heureux et filtrer la lueur d’autres espoirs.
Aujourd’hui je lui tiens la main, je ne veux pas la lâcher tout de suite, c’est elle qui me relie à ce que j’ai perdu, c’est elle qui fait de moi, aujourd’hui, une triste sœur.
Au détour de mots, voici quelques éléments de ma médiathèque
personnelle qui m’inspirent.
**Belle et sombre : roman de Rosa Montero
*« Everybody’s losing someone » Hollywood de Nick Cave
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