M. me raconte qu’elle est allée en ville hier, dans cette ville où elle a habité si longtemps et dont elle s’est éloignée depuis qu’elle vit à la campagne. Elle s’est sentie étrangère dans ces rues qu’elle connaissait par cœur, elle s’est sentie perdue dans le métro, a souffert du bruit omniprésent. Elle s’est sentie désorientée, ça l’a mise en colère et toute son énergie a été consacrée à sa frustration. Rien n’a trouvé grâce à ses yeux, elle a raté ses retrouvailles avec cette ville où elle a vécu et travaillé. Elle et sa ville se sont abordées comme deux inconnues un peu hostiles, les bons souvenirs, l’observation bienveillante n’était pas de mise, il y avait de la crainte, du défi.

Les lieux, les endroits, ont une puissance évocatrice sous-estimée. Comme on regarde un visage jadis familier après une longue séparation, les villes ont continué à vivre sans nous. Ici c’est délabré, déserté, alors qu’on l’a connu grouillant, vivant animé. Il y avait un petit jardin là où se dressent des bâtiments qui semblent là depuis longtemps. Le petit épicier n’est plus là, ici il n’y avait pas de restaurant, c’est plus propre, plus clair. Les bruits ont changé : le tramway, des vélos partout, des trottinettes. Ce vieux bâtiment a été rénové, je n’avais jamais remarqué qu’il était si beau. Des graffitis, en plus en moins, plus artistiques ou plus gribouillis. Des pavés là où il y avait eu du goudron et ou de la terre battue. Je me souviens que sur ce banc j’avais déposé mon chagrin, je me rappelle ce trajet vers la bibliothèque, je l’ai fait tant de fois. Ici il y avait un arbre de Judée et il pleuvait des pétales de fleurs roses au printemps. Ici j’achetais un pain russe, ici j’attendais le bus, avec des personnes qui partageaient tout de mon quotidien et que je n’ai jamais revu.

Je peux choisir de voir la laideur, ce qui s’est dégradé, ce qui m’est inconnu, ce que je ne reconnais plus, ce qui ne m’appartient plus. Je peux choisir de voir ce qui est demeuré : un commerce, un arbre, une lumière. Je peux faire un lien avec d’autres temps, d’autres gens, d’autres lieux. Nous avions alors des choses à faire ensemble, ici. Je peux rappeler ce souvenir et en même temps rappeler la personne que j’étais à ce moment-là et être heureuse de me retrouver, de nous retrouver. En choisissant de voir ce qui est vieux, ce qui n’est plus, je me chausse de lunettes grisonnantes, je ne vois que ce qui n’est plus, s’est délité, a perdu sa forme, son éclat, son élan. Je choisis de ne pas me reconnaître dans cette image, de ne pas m’aimer ainsi, je choisis de regretter la personne que j’étais et finalement la rejeter. Parce que je ne l’invite pas à mes côtés pour mesurer ce moment de retrouvailles. J’en fais une rivale et je perds sa promiscuité, sa familiarité, sa tendresse, son affection, son amour. Quand je retrouve un lieu, c’est aussi un rendez-vous avec moi-même. C’est une invitation à prendre le miroir, inviter celle que j’étais à cette époque révolue. Non pas pour la nostalgie ou la colère mais pour un moment de paix. Accepter nos différences, nos ressemblances, avec indulgence, avec douceur et tendresse. J’ai été cette personne-là, dans cette ville-là, ce qui s’y passait et où ça se passait était important pour moi et peut-être n’en avais-je pas conscience alors.

Qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce que j’ai perdu depuis ? Volontairement ou sans m’en rendre compte ? Qu’est-ce que j’ai appris ? Qu’est-ce que j’ai compris différemment ? Comment je vois les choses aujourd’hui ? Qu’est-ce que je suis heureuse d’avoir laissé, qu’est-ce que j’aimerai bien retrouver – de l’optimisme, de la légèreté, de l’espoir, de la confiance ? Qu’est-ce que je n’avais pas avant et que j’ai trouvé en route, qu’est-ce que j’ai accepté, qu’est-ce qui me révolte toujours ? En quoi suis-je restée fidèle à celle que j’étais et en quoi suis-je devenue une autre personne ? En quoi ai-je augmenté ma réalité ? Quels sont mes regrets, qu’est-ce que j’assume ? Comment est-ce que je mesure le chemin parcouru ? Quelle conscience en ai-je, suis-je résignée, fière, déçue, étonnée ?

Comment puis-je imaginer la suite ? Si je devais me retrouver avec mon futur moi dans un autre lieu, comment ce serait ? Qui pourrai-je devenir, comment pourrai-je devenir ? Retourner quelque part nous expose à retourner quelque part en nous. Nous ne sommes pas toujours prêts à nous rencontrer au coin d’une rue. Rencontrer les fantômes du passé peut être effrayant, sauf si on s’assure qu’il y a une vraie personne sous le drap, et que cette personne c’est vous et que ça a toujours été vous, dans toutes les dimensions.

PS pour PlayliSt: me sont revenues en écrivant ces mots les chansons des Rita Mitsouko : ma vieille ville, Lou Doillon : ICU et Jacques Dutronc : le petit jardin.

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