J’ai très mal dormi. Toute la nuit des milliers de mots ont tournoyé dans ma tête, se sont mis en boucle, tous ces mots de ma journée passée, de celle à venir. Ils ont tourné, tourbillonné comme des feuilles mortes acculées au fond d’une cour, portées par le vent dans un cul de sac. Malmenés par le vent, les mots n’avaient pas d’issue, ils sont devenus fous, incontrôlables. Ils se sont répétés, à l’infini, ad libitum comme dit la chanson, vides de sens, vides de contexte. Ils ont tourné, viré, se posant, pas longtemps, repartant, errants, désorientés.

La nuit il n’y a personne dans ce demi-sommeil qui d’ailleurs est certainement un sommeil, un mauvais sommeil. Personne pour balayer la cour, pour abriter du vent, pour ramasser les mots, les assembler et leur donner une signification.

Et maintenant au matin, je ne me souviens plus de ces mots qui ont hanté ma nuit. Un seul est revenu, façon disque rayé. J’ai rêvé que tous les mots qui tourbillonnaient ne trouvaient pas de place dans ma vie. A quoi les raccrocher, qu’est-ce que ça apporte, est-ce que l’on recolle les feuilles mortes, qu’ont-elles à me dire ? Je me prête à un exercice de visualisation : j’imagine une suite. Une suite possible serait : les feuilles sont ramassées au petit matin par un jardinier, elles sont mises sur un compost ou elles restent dans la cour si l’endroit est un peu abandonné. Que se passe-t-il ensuite ? Des petites bestioles vont les coloniser, en faire leur habitat, puis des champignons, des moisissures vont apparaître. La pluie va coller les feuilles entre elles, les faire pourrir, se désagréger, encore du vent, du gel peut-être, de la pluie. Il ne restera de ces feuilles tourbillonnantes et turbulentes qu’un petit tas informe et gluant, et puis comme de la terre, et puis comme du sable. Les petites bêtes partiront, d’autres viendront, puis partiront à leur tour. Le temps fera son affaire de ces feuilles récalcitrantes, celles qui voulaient voler et tourner encore. Comme le temps fera son affaire de ces mots lancinants qui ont troublé mon sommeil. Ces mots trouveront un sens, une place dans des phrases, illustreront une réflexion constructive, des actions, une forme de réalité.


Peut-être avais-je besoin de balayer et d’emmener ces mots ailleurs, peut-être avais- je besoin de laisser faire le temps pour qu’ils se transforment, qu’ils s’agrègent à d’autres, comme les feuilles avec les bestioles et les champignons, le temps leur aurait fait leur affaire. Mais cette nuit ils ont gagné, ils ont grignoté mon temps de sommeil, et plus ils se répétaient, plus leur sonorité m’entêtait, et plus j’avais cette injonction : je devais dormir. J’avais une grosse journée prévue le lendemain et besoin de toutes mes capacités. Je devais dormir et je n’ai pas pensé à balayer ma cour ou prendre les mots un par un. Peut-être qu’il n’y en avait qu’un, le seul dont je me souviens ce matin. Peut-être a-t-il donné l’illusion d’être plusieurs, d’être multiples. Cette illusion m’a obsédée, a dégénérée en une folie de la multiplication, de la duplication, à l’identique. Semblables à des monsieur Smith du film Matrix.

Comment stopper cette folie ? Isoler le mot, le décortiquer ? Qu’est-ce qui me turlupine, qu’est-ce qui m’impressionne, qu’est-ce qui me fait peur, qu’est-ce qui m’est inconnu ? Qu’est-ce que j’ai peur de ne pas savoir, savoir-faire, en quoi est-ce important pour moi ? Qu’a-t-il à me dire qui mérite d’être ruminé de la sorte ? Qu’est-ce qui n’est pas clair, que je n’ai pas compris, quelle est sa face cachée ? Quel écho fait-il chez moi, comment ça résonne, quelle est sa musique, sa dissonance ?


Je regarde de nouveau par la fenêtre imaginaire le tourbillon de mots que j’ai associé à une multitude de feuilles mortes. Plus je l’observe attentivement et plus j’ai l’impression qu’il ralentit. Peu-être est-ce moi qui ralentit la rotation, comme s’il y avait moins de vent. La tempête s’apaise, il n’y a pas tant de feuilles que ça, il n’y a pas tant de mots que ça. Il n’y en a qu’un, je confirme. De toute cette confusion il n’y a peut-être qu’une peur, celle de l’inconnu. On m’attend demain dans l’inconnu et je ne sais comment y aller, comment c’est là-bas. Peut-être dois-je prendre le mot comme une feuille morte, peut-être dois-je éprouver sa matière en la froissant, en la frottant entre mes paumes. Peut-être dois-je tout simplement y aller, avec prudence. Peut-être ma peur, mon insomnie est-elle aussi une intuition, la sensation du danger. Peut-être est-ce un message : « n’y vas pas trop vite, ne mise pas tout sur ce mot, apprend pas à pas ».


J’ai reçu cette nuit un signal paradoxal et complexe qui m’a apeurée, énervée, qui a altéré la qualité de mon sommeil. Agitée, secouée, privée de sommeil. Prend une pause, respire, retrouve la sensation du sens de ton sang, retrouve ta boussole, re-étalonne tes appareils de mesure. Respire et va.


Et finalement c’était quoi ce mot qui a rendu les choses si complexes ?


Facilitation.

2 réflexions sur “Insomnie”

  1. Entraîné par le tourbillon des mots, je me suis imaginé ce sens mystérieux qui se cachait dans cette envolée de feuilles moirées de mystère

    Cette même nuit cette tempête de vents impetueux toucha ma Lande de reveries
    Nous avons été , sans le savoir compagnons d’insomnies
    Je me suis projeté dans cette enquête mystérieuse à travers les lignes de ce blog du 4 Février
    Farce, effet de scène, divagation de mon cerveau fatigué… Mon mot projeté était complexité….

    Curieux chevauchement de mots qui, dans un souffle nouveau fait renaître ce tourbillon de réflexions, pardon de feuilles….

    Vous savez, ces feuilles que l’on prend plaisir à entendre chanter en été et qui nous protègent du soleil
    Vous savez ces feuilles, qu’enfants nous ramassions ou dans lesquelles nous courrions afin de les envoyer aux quatre vents
    Ces feuilles, symboles de rire, de vacances et de souvenirs sucrés…

    Facilitation, complexité curieux mélange… Tiens une nouvelle feuille s’envole… Liberté
    Bonne nuit….

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