Aujourd’hui jour d’oisiveté. Mon esprit s’échappe. Je pense à ce que je veux faire, à ce que je dois faire. J’ai envie de … et je commence une liste. Puis je m’arrête, je baille. J’ai envie de regarder passer les goélands et pousser les fleurs. J’ai envie de regarder passer la vie et d’attraper au vol ce qui me plaît. Une chanson de Jeanne Moreau arrive :

J’avais un ami qui me disait toujours
« Toi et moi, soyons comme deux petits bouchons »
Laissons-nous glisser, laissons faire le courant
Soyons deux petits bouchons qui vont, qui vont, au fil de l’eau.

Voilà ce dont j’ai envie. Le confinement ne me pèse pas. J’assume mon côté sauvage et solitaire. Je n’ai pas besoin d’être occupée tout le temps, de voir du monde. J’ai la sécurité dans ma maison, la sécurité dans mon cœur, ça me suffit (et c’est déjà tellement !).

Les goélands s’appellent, crient. Le seul mouvement dans le port : les oiseaux. Si des oiseaux naissent aujourd’hui, ils auront un choc quand tout reprendra, quand le monde aura tout oublié des leçons qu’il pensait prendre. Dehors les bonnes résolutions, la sagesse, la solidarité, la prudence, la mesure, l’attention aux autres, la reconnaissance envers tous les métiers, même les plus invisibles et méprisés jusqu’alors : produire des légumes, mettre en rayon du PQ, livrer de la nourriture toute prête à des personnes incapables de se nourrir elles-mêmes. Quelles résolutions pour le soin des autres, de ses proches ? Qu’est-ce qu’on aime, qui aime-t-on, pourquoi est-on ensemble ? Qu’est-ce qu’on doit à nos enfants, cette vraie attention, de celle qui sécurise les jeunes cœurs ? Toutes les blagues autours du confinement qui circulent sur les couples qui ne se supportent plus « il-elle est toujours sur mon dos », la charge des enfants : « je ne suis pas instit ».

Qu’est-ce qui nous motive quand nous nous marions : la photo, la fête, le statut ? Qu’avons-nous envie de construire ? Pourquoi fait-on des enfants ? Par conformisme social, pour tuer l’ennui du couple ( !), pour tuer notre peur d’être seul-e plus tard ? Pour donner un sens à notre vie, lui donner une dimension qui nous dépasse ? Peut-être est-il là le sens, ici et maintenant. Il est tout entier dans ces moments où nous restons enfermés dans un foyer que nous avons construit et a priori choisi. Je ne parle pas ici de ceux qui n’ont pas eu le choix, de ceux qui subissent, ils sont nombreux aussi, et pourtant plus silencieux. Nous vivons dans des environnements où nous avons tout choisi. Et au bout de dix jours on ne se supporte plus ?

Dix jours. Une vie.

Dans ces dix jours, il y a l’ennui. A quoi sert l’ennui ? Pas seulement à être tué, fui, nié. L’ennui peut servir à se questionner sur le sens de ce que l’on fait, le sens de nos relations, sur nos attachements fictifs-réels. L’ennui peut servir à creuser en nous, à visiter notre cabinet de curiosité, à chercher ce qui nous plaît vraiment, ce qui nous anime, ce qui nous fait du bien. L’ennui a un allié : l’honnêteté envers soi-même, un ennemi : la suractivité (même si, sans le savoir, on peut s’ennuyer en étant très actif). S’ennuyer, l’exprimer, le mesurer, le respirer, s’ennuyer et vivre consciemment l’ennui ouvre l’esprit et ouvre le cœur. L’ennui est un formidable terreau pour le rêve, pour la réflexion, pour imaginer des décisions.

Arrêtons Netflix, Insta et les cours de zumba en ligne. Pas besoin d’appli pour l’ennui. Juste besoin d’envie et de même pas peur. S’ennuyer avec envie. N’ayons pas peur de nous perdre, de devenir fous ou dépressifs, faisons-nous confiance et faisons confiance au processus de l’ennui qui trouvera toujours un moyen de nous « sauver » différemment, qui peut nous éviter de nous perdre à force d’être trop occupés à nous oublier.

1 réflexion sur “#ennui”

  1. Ma chère Sophie, j’attendais avec impatience que tu nous fasses un « billet » sur la période que nous vivons. Le sujet de l’ennui est bien vu et tes préconisations judicieuses. Puissent-elles être suivies par tous ceux qui choisissent d’être dans le « faire » plutôt que dans « l’être » ! Il est vrai que chacun choisit sa réponse à cette période tellement difficile . Davantage que l’ennui, je pense aux dangers des huis-clos où l’on voit souvent exploser toutes les névroses familiales et je m’inquiète beaucoup pour ceux (je pense surtout aux femmes et aux enfants) qui dans le confinement n’ont pas le choix d’échapper à la violence des « ogres ».
    En dehors de cela, j’ai vu et lu dans tout ce qui a circulé la preuve d’une adaptation réussie à la situation par une formidable créativité et par l’humour. C’est plutôt rassurant.
    Je me questionne aussi sur l’impatience manifestée pour un retour à notre situation antérieure. Était-elle si enviable ? Espérons que l’on sache en inventer une nouvelle. J’y crois au plan individuel mais très peu au plan collectif, vu les puissances crétines qui nous gouvernent.
    En attendant la sortie du confinement qui n’a pas beaucoup changé mon mode de vie, je poursuis mon délicieux « fare niente » ne rien faire.
    Nadia

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