Le matin, le petit jour, le moment où j’écris. Avant de me mêler au monde, je me pose, j’écris sur la vie, j’écris la vie. Qu’est-ce que j’écris ? Toutes sortes de choses, des rêves, des listes pour la journée, des intentions, des ressentis. Ce que j’écris le matin est pour moi, ça n’a pas l’obligation d’avoir du sens, d’être beau, montrable, exposable. C’est parfois une inspiration pour un autre texte, publiable, ou pas, ou juste une respiration pour ma journée.

Ce matin je tourne en boucle sur mes difficultés, personnelles, professionnelles. J’ai envie de pleurer.

Déjà.

De bon matin. Quand tout le monde dort encore.

Lâcher mes larmes.

Venez, racontez-moi le chemin que vous avez parcouru, dans quels coins sombres vous êtes-vous cachées ? De quels abysses venez-vous ? Qu’avez-vous à me raconter, quelle teinture allez-vous donner à ma journée ? Venez, je vous invite sans fard, dans ma solitude du jour pas encore né. Avez-vous été empêchées, contenues, emprisonnées ? Et vous voilà ce matin au réveil. Vous me serrez la gorge, c’est douloureux. Venez mes larmes et racontez-moi la colère d’hier, des moments douloureux de malaise et d’incompréhension. Des moments d’inquiétude pour des proches. Vous me racontez la colère et aussi la peur, l’impuissance, le doute face au futur. Vous me rappelez que le monde ne m’attend pas, que la météo est rude et les vagues sont hautes, vous me racontez que ma place dans le monde est précaire et que je suis de passage, que ma maison peut s’envoler, les gens que j’aime disparaître ou s’éloigner. Vous me rappelez que mes espoirs sont fragiles, ma détermination en coton et que le doute est toujours au coin du bois.

J’ai acheté une carte postale pour répondre à un faire-part de naissance. La carte se déplie et forme un théâtre de papier avec le chaperon rouge qui court gaiement et le loup blanc est en arrière-plan.

Je pleure ce matin parce que j’ai cru que le loup allait disparaître, ou peut-être s’endormir, s’apaiser lui aussi. Le loup est une figure immuable, il est l’ombre. L’ombre du doute, l’ombre de mes pensées, l’ombre de mes envies. Il est prêt à me mordre les mollets quand je danse dans les herbes folles, il est là et ne sera jamais apprivoisé. Il est là et me trouve toujours quand je suis découragée, triste, dépitée, décapitée. Je me suis arrêtée, assise sur le chemin. J’avais écrit un mantra : « je trace ma route » et me voici assise par terre, comme tombée, comme une poupée de chiffon, assise et immobile, comme fauchée dans ma danse. Le loup est à la lisière de la forêt. Il m’observe, me fixe, il me suit à distance. J’aurais envie de le caresser, de plonger mes doigts dans sa fourrure épaisse et rugueuse, d’en faire un allié. Mais le loup est sauvage et insaisissable. Il reste à distance. Suffisamment menaçant pour m’effrayer, pour m’apporter un sentiment d’insécurité, un doute, suffisamment distant pour ne pas me terroriser – pas de l’effroi, une crainte – trop près pour que je l’oublie, pour que je fasse comme si…

Dans « je trace ma route » il y a le chemin et il y a le loup. Il y a le doute et il y a les larmes du matin. Il y a tout et son contraire. Aujourd’hui c’est le contraire et c’est le tout. C’est toute ma tristesse et c’est toute mon impuissance. C’est toute la puissance du doute.

J’aurais pu retenir mes larmes, les reléguer dans un coin à l’abri, j’aurais pu retenir ces lignes. J’ai choisi de ne pas le faire. J’emporte avec moi et pour ma journée l’image du loup et le souvenir de cette rencontre. C’est lui que je choisis d’emmener dans ma journée, c’est à lui que je fais de la place ce matin. Viens bestiole, suis-moi, accompagne-moi, je renonce à t’occulter. J’ai ton image dans ma poche, il me suffit de toucher le papier pour te rappeler. Tu me suivras comme mon ombre aujourd’hui, tu seras mon totem, tu seras mon doudou. Mon doudou-loup.

1 réflexion sur “Doudou-Loup”

  1. Merci pour ce partage inspirant, à la fois sans fard et plein de pudeur. C’est une belle leçon de sagesse et de courage que vous nous offrez. Faire de la place à nos ombres (à notre loup comme vous le dites si poétiquement). Accepter qu’elles soient là, oser les regarder, les reconnaître et leur faire une place dans notre poche, dans notre vie. Ainsi elles deviennent des compagnons d’évolution.

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